| Laboratoire d'essai - Médiathèque de Vénissieux |
Ce projet d’un partenariat avec la Médiathèque de Vénissieux est né il y a maintenant bientôt un an, en octobre 2002. C’est par le biais de Virginie Bourdin, géographe, que nous avons rencontré Laurence Khamakam et Daniel Contamin.
Lors de la discussion, il est apparu un désir commun de créer une exposition qui tenterait de réfléchir sur les problèmes que peuvent poser d’exposer dans un lieu qui n’est pas un lieu d’exposition à proprement parler, les utilisateurs n’étant pas essentiellement là pour voir de l’art contemporain.
Lors de nombreuses réunions aux Beaux-Arts et à la Médiathèque s’est constitué petit à petit un groupe de recherche de quatorze étudiants, supporté par Yves Belorgey aux Beaux-Arts et Daniel Contamin à la Médiathèque.
Nous avons fait intervenir pendant nos séances des personnes susceptibles de nous aider dans notre réflexion: Virginie Bourdin, à l’initiative du projet et connaissant très bien le contexte culturel, politique et social de Vénissieux, Cécilia de Varine et Michel Jeannès, artistes qui ont travaillé dans différents quartiers de Lyon (le confluent et la Duchère) sur des projets impliquant leurs populations, Anne Giffon-Selle, conseillère aux arts-plastiques. C’est à ce moment-là que nous avons décidé avec elle qu’elle serait en quelque sorte un nouveau regard, extérieur et averti, sur notre projet.
Nous ne voulions en rien venir à la Médiathèque avec des idées déjà reçues, des certitudes, et ainsi, pour être plus dans une recherche plus que dans un aboutissement nous avons décidé d’intervenir de façon continue par ce que nous avons appelé «Micro-expositions». A chaque fois un petit groupe d’étudiants a présenté l’état d’avancée des recherche pendant une quinzaine de jours. Le but n’était pas celui d’un résultat final mais de montrer un état de recherche, d’interrogation, permettant un aller-retour entre les étudiants et la Médiathèque, entre les travaux et les utilisateurs. Parallèlement à des travaux installés dans la médiathèque était présentée une page recto-verso, expliquant, par des visuels et du texte, l’avancée, ses enjeux, etc. Cette page pouvait être demandée aux médiateurs et emportée.
Alors qu’il est courant de dire que Duchamp a le premier posé la problématique suivante : «que se passe-t-il lorsqu’on déplace un objet usuel, quotidien, dans le champ de l’art?» Nous avons pris le problème dans le sens inverse : «que se passe-t-il lorsqu’on déplace un objet d’art dans le champ usuel, qui n’a pas pour vocation a priori la promotion de l’art contemporain?»
Il en résulte une série de questions qui sont tout autant sujet à polémique qu’a pu l’être un simple porte-bouteille dans un musée.
De nombreuses questions ont très vite été soulevées par nos hôtes. Celle de la légitimité et de la nécessité de nos travaux par exemple. Car si ces questions sont généralement très vite évacuées dans un espace type muséal, elles sont devenues incontournables dans ce contexte qui n’est pas celui de l’art contemporain.
Il y a pu avoir alors parfois des quiproquo, car les travaux ont alors souvent mimé le langage de la médiathèque. Deleuze dans la Logique du sens affirme que «rien n’arrive, et si l’on essaye de produire un autre résultat que l’oeuvre d’art rien ne se produit» et, plus loin, «la pensée et l’art sont réels et troublent la réalité”. Nos oeuvres posent la question du sens et du non-sens. En effet, dans une structure telle que celle de la Médiathèque, tout est étudié pour une fonctionnalité et une utilité optimale, c’est une question de «bon sens». «bon sens» se dit d’une direction; il est sens unique, il exprime l’exigence d’un ordre d’après lequel il faut choisir une direction et s’en tenir à elle. Nous avons donc perturbé ce bon sens.
Un peu dans le même esprit une oeuvre telle que celle de Pierre Hyughes dévoler. Son travail passe souvent inaperçu dans les expositions, car l’action de l’artiste, filmée, est intercalée parmi d’autres vidéos d’artistes. Cette action consiste à poser -à dévoler-de la marchandise dans un lieu de commerce ou d’échange, ou il s’agit normalement de prendre de la marchandise. Acte gratuit qui peut passer complètement inaperçu, mais qui donne un nouveau sens au mot voler.
Et notre action a été parfois si bien menée qu’elle a été parfois été nommée «dérangeante» et d’autres «fantomatique». C’est apparu très clairement avec le travail de Marianne Soltani-Azad : ses «fantômes» de livres, à peine perceptibles, tant ils miment des livres réels, ont pourtant semé l’interrogation le temps d’un après-midi.
Mais tous ces aléas ont été acceptés comme autant de source de recherche et d’expérience, nous permettant de poursuivre nos travaux, nos interrogations, afin d’être le plus juste lors de l’exposition finale du 24 octobre;
Ainsi aujourd’hui nous présentons aussi bien des «résultats», que des états de recherches : l’idée de cette édition, complétant les cinq pages de couleur offset, va dans ce sens. Elle permet à la fois de retracer le parcours des micro-expositions, d’annoncer et de donner des pistes sur les oeuvres aujourd’hui présentées à la médiathèque, mais aussi de mettre en avant les différents points de vue des personnes ayant participé à l’avancé de ce projet.
Florentine Lamarche et Claire-Lise Panchaud
Etudiantes coordinatrices du projet |
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Cécile Azoulay |
| Iuan-Hau Chiang |
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Florentine Lamarche
Marie Voignier
Claire-Lise Panchaud |
Que se passe-t'il quand des étudiants et surtout des étudiantes, presque des jeunes artistes, ils sont pour la plupart en cinquième année, et aujourd'hui sortis de l'école, choisissent comme contexte à leur travail la ville de Vénissieux, et sa nouvelle médiathèque qui proposa de les accueillir ?
En quittant la routine d'une confortable solitude étudiante, ils avaient une idée en tête: se confronter à une ville de banlieue, à leurs habitants, les usagers de la Médiathèque.
C'est un bâtiment moderne qui fonctionne comme une image forte dans la ville entre la Mairie et les Minguettes, c'est trop vite dit, mais pour Vénissieux cela dit déjà beaucoup plus que cette fonction de médiation culturelle.
Les visites dans les quartiers, différentes rencontres, discussions, leur ont fait prendre conscience qu'ils n'avaient ni le temps, ni les outils, et encore moins l'expérience pour rendre compte d'une ville périphérique comme Vénissieux, mais aussi ils ont vu les clichés trop pesants qui ne s'imposent plus.
La Médiathèque et son architecture, est devenue leur banque de données, leur grille de lecture, leur caverne, ils y ont emprunté ce qu'ils ont pu, se sont assis aux tables bien dessinées, sont devenus des usagers.
Ils ne prétendent pas à ce que leur travail transforme, décore ou embellisse les lieux, ils n'exposent pas vraiment, en tout cas pas dans les déambulatoires qui longent les murs de verre et qui étaient prévus à cet usage. Ils se sont insérés à la mesure de leur économie mais aussi de l'attention qu'ils portent aux choses et aux signes. La fragilité, l'invisibilité ou la discrétion n'était donc pas une stratégie et encore moins l'effet de contraintes comprises et subies, mais une énergie de recherche et d'expérimentation, le symptôme d'un projet qui n'était pas ficelé d'avance. Leur ténacité déverrouille une ouverture, difficile à voir, et à tenir ouverte justement, ce je ne sais quoi de pas (dé) fini qui a à voir avec l'apprentissage.
Ils ont manipulé des signes, des choses vues, comme des signes de la rue qu'ils s'efforcent de déchiffrer pour mieux prendre la mesure de la chose publique et finalement inventer une sorte de commande publique.
Yves Bélorgey,
Plasticien |
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Rachel Labastie |
| Patricia Montegano |
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Leslie Nicolaeff |
Quel sens à tout cela ?
Tout est question de rencontres fortuites et de réalisations au fur et à mesure des rencontres. Quelle surprise de découvrir ce que nous avons accompagné sans en connaître les aboutissants ,tant nous étions occupés à d’autres tâches quotidiennes. D’autant que, dans cette histoire (toute histoire est une trajectoire) il n’est question que de sens, de non sens où, si l’on veut, d’inversion de sens.
Quel sens, en effet, y a-t-il à ce que des étudiants des Beaux- Arts investissent un lieu dont la destination professionnelle a un sens et une organisation précise ?
Quel sens donner à leur venue insuffisamment et volontairement non annoncée ?
Dans quel sens, encore, expliquer les œuvres réalisées dans, pour ou envers ce lieu ?
Quel sens, enfin, ont eu ces micro-expositions qui ont, parfois, perturbé le bon sens de l’organisation de l’institution, qui l’ont, d’autres fois, rendu interrogative ou qui sont passées inaperçues ?
C’est, d’ailleurs ,dans ce sens qu’ont été ressenties les quelques 5 ,6 ,8 voir 10 micro-expositions par les collègues que j’ai eu l’occasion d’interroger cet été. L’absence de certitude sur le nombre montre assez combien la présence des étudiants des Beaux-Arts a été diversement appréciée.
Dire que c’était là le sens de la démarche peut paraître un contresens. Contresens nécessaire pour interroger l’institution sur le sens de son activité et, surtout, sur la légitimité d’artistes qui interviennent dans tous les sens ou qui, par leur seule présence, en questionnent le sens organisationnel.
Il y avait un « jeu » à rester le plus discret possible sur ces interventions, un « jeu » dont, acteurs conscients, nous avons partagé les aléas et à qui il appartient d’en expliquer les mystérieuses règles. Car l’originalité du projet réside, entre autres, dans cette démarche qui a vu naître et se développer des créations, inspirées par la Médiathèque de Vénissieux et son environnement urbanistique ; ces mêmes créations qui se sont modifiées au cours du temps et dans l’espace pour se dévoiler un jour précis inaugural.
Daniel Contamin,
Chargé de la manifestation |
François Cini
Nathalie Prangéres |
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Bettina Samson |
Didier Apaydin
Jean-Philippe Tacher |
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Un groupe de quatorze étudiants des 4e et 5e année de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Lyon expriment un beau jour leur désir d’intervenir dans, sur et avec une médiathèque située en banlieue, en l’occurrence celle de Vénissieux, auréolée du prestige de son tout nouveau bâtiment construit par Dominique Perrault. Les étudiants ont choisi (et c’est là un de leurs mérites) d’intervenir dans un lieu non seulement relativement étranger à la pratique artistique – ni école ou centre d’art, ni galerie ou musée – mais également excentré - à la périphérie de l’agglomération. A l’origine de leur démarche, il y a donc la volonté de se confronter à un contexte architectural, social et culturel extra artistique, éloigné des parcours les plus empruntés.
Cette démarche « contextuelle », à présent si commune dans l’art d’aujourd’hui, soulevait tout d’abord la difficulté de l’angle d’attaque : les étudiants allaient-ils répondre à la configuration de l’objet architectural de Dominique Perrault, proposer une analyse formelle et structurelle du bâtiment et de ses circulations ? Porteraient-ils leur réflexion sur l’implantation urbaine et sociale de la Médiathèque, entre centre ville et Plateau des Minguettes, afin d’interroger le postulat de porosité induit par la transparence de l’architecture ? S’attacheraient-ils, enfin, aux spécificités de l’équipement culturel que sont la médiathèque et son ancêtre la bibliothèque, à ce mode de diffusion du savoir si présent dans notre paysage culturel, et si codifié ? On l’a vu, la diversité des propositions balaie tous ces champs, auxquels les étudiants n’ont semblé ni pouvoir ni vouloir échapper.
Les formes n’en sont pas moins variées : objets, vidéos, affiches, tracts, sculptures, installations, jeu, photographies… Mais, plus encore peut-être que le médium, c’est la notion d’exposition, sa nécessité et sa pertinence, que les étudiants ont pu tester au fil des dispositifs des « micros expositions » ayant précédé Laboratoire d’essais. Le besoin de redéfinition contenu dans ces deux expressions révèle en effet que la forme traditionnelle de l’exposition - un ensemble d’objets identifiés comme artistiques par leur rassemblement dans un même espace et leur isolement d’un autre contexte – n’est plus ici perçue comme nécessaire après la carte de l’intégration, voire de la confusion, qu’ont jouée les expériences précédentes. Entre jeu de piste et rencontre de l’utilisateur de la Médiathèque dans la zone même de sa recherche, les étudiants ont donc opté pour les risques de l’éparpillement plutôt que pour le rassemblement plus identitaire. Tout au long de leurs interventions, ils se sont en effet confrontés aux questions très actuelles que pose l’art contextuel, celle de l’autonomie, de la transmission et de la réception d’une œuvre qui, étroitement dépendante de son environnement et de son implantation, réside avant tout dans ses divers temps d’expérimentation et son processus de communication. A la Médiathèque de Vénissieux, cette remise en question (ici partielle) de la forme exposition fut également alimentée par l’absence de lieu spécifiquement destiné aux expositions, voire de simples surfaces d’accrochage.
C’est plus particulièrement cette question de la médiation que soulève le manque de lisibilité artistique fréquemment reproché aux étudiants tant par le public que par le personnel de la Médiathèque. Mais à qui revient la médiation d’une œuvre imbriquée dans un contexte extra-artistique jusqu’à s’y confondre : reste-t-elle la seule responsabilité de l’artiste ou repose-t-elle également sur des commanditaires relais ? Doit-elle émaner de l’œuvre elle-même qui assume alors sa part d’incertitude ou l’artiste doit-il également communiquer autour et en aval de l’œuvre ? Ce sont donc les bases même de la diffusion de l’art que ce type d’expérimentation conduit à interroger et à renouveler.
Mais, à travers ce reproche d’illisibilité, c’est également un paradoxe fondamental qu’ont pu expérimenter les étudiants, un paradoxe touchant au statut même de l’œuvre et à l’identification de l’art : plus une œuvre est proche de notre fonctionnement quotidien, plus elle l’épouse, et plus elle semble s’éloigner de son public potentiel. Trop de familiarité, de reconnaissance immédiate paraissent creuser le célèbre fossé entre art et public, en perturbant son besoin persistant de distinction radicale entre formes artistiques et configurations familières. Et si notre société - public et collectivités – semble de plus en plus friande d’interventions artistiques, elle n’est guère encline à en accepter des formes peu favorables à son « esthétisation », telle que dénoncée entre autres par le philosophe Christian Ruby.
Car, par delà les divers champs d’investigation précédemment énumérés, c’est aussi à l’institution que se sont confrontés ces artistes, une institution dont les codes (catalogage, sélection et classement des documents), les règlements (sécurité, horaires, zones de silence…) et le fonctionnement administratif sont rarement compatibles avec la démarche évolutive de l’artiste, les différents temps de gestation du travail, ses remaniements successifs, sa réactivité et ses ingérences. Si l’institution artistique, plus ou moins logée à la même enseigne mais supposée dévouée à la cause de l’art, parvient généralement à adapter ces contraintes aux besoins artistiques, toute autre institution, aussi culturelle soit-elle, ne se laisse pas contaminer si facilement. Ainsi, aussi invisible et intégrée dans le tissu institutionnel soit-elle, aussi subreptices soient ses effets - et c’est le parti pour lequel ont, plutôt gentiment, opté les étudiants - la proposition artistique perturbe par nature l’institution, en pointe les dysfonctionnements, en teste l’idéologie et élargit les failles dans lesquelles elle s’insinue.
Anne Giffon-Selle,
Espace arts plastiques de Vénissieux
Coordinatrice du projet |
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